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Shoah

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Shoah

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l?antisémitisme

Définitions

Antijudaïsme ? Antisémitisme ? Judéophobie ?

Allégations

« Peuple déicide, perfide et usurier, profanateurs, buveurs de sang, empoisonneurs et négriers » ? Cochon de Juif

Théorie du complot juif

Cosmopolites sans racines ? Lobby juif ? Judéo-bolchevisme ? Sionologie ? Zionist Occupation Government ? Affaire Rosenthal ? Taxe juive

Affaires

Petit St Hugues de Lincoln (1255) ? Anderl von Rinn (1462) ? Simon de Trente (1475) ? St Enfant de La Guardia (~1480) ? de Damas (1840) ? Mortara (1858) ? de Tiszaeszlár (1882) ? Dreyfus (1894) ? Hilsner (1899) ? Beilis (1913) ? ...

Persécutions
Discriminations

Spatiale : Juiverie · Ghetto · Zone de Résidence ? Juridique : More Judaïco ? Lois de mai ? Signes distinctifs : Rouelle · Chapeau juif ? Étoile jaune ?

Violences

Pogroms ? Inquisition espagnole ?
Persécution pendant les croisades ?
Complot des blouses blanches ?
Shoah : Nazisme ? Aryanisation ? Spoliation ? Négationnisme ?

Publications
Publications antisémites : en France

Des Juifs et leurs Mensonges (1543) ? Les Protocoles des Sages de Sion
et leurs dérivés (~ 1903) ?
Mein Kampf (1923) ?

Publications sur l'antisémitisme

Réflexions sur la question juive (1946) ? Les Origines du totalitarisme (1951) ? L'Enseignement du mépris (1962) ? La Guerre contre les Juifs (~ 1975) ?

Voir aussi
Catégories Articles
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Le terme Shoah (hébreu : ?????) désigne l'extermination par l'Allemagne nazie des trois quarts des Juifs de l'Europe occupée, soit les deux tiers de la population juive européenne totale et environ 40 % des Juifs du monde, pendant la Seconde Guerre mondiale ? ce qui représente entre cinq et six millions de victimes selon les estimations des historiens[1]. Ce génocide des Juifs constituait pour les nazis « la Solution finale à la question juive » (die Endlösung der Judenfrage). Le terme français d?Holocauste est également utilisé et l?a précédé. Ce dernier se réfère aussi, mais de façon générique, à un génocide ou extermination physique de groupes de population. Le terme « judéocide » est également utilisé par certains pour qualifier la Shoah (ne pas confondre avec Shoa)

L'extermination des Juifs, cible principale des nazis, fut perpétrée par la faim dans les ghettos de Pologne et d'URSS occupées, par les fusillades massives des unités mobiles de tuerie des Einsatzgruppen sur le front de l'Est (la "Shoah par balles"), au moyen de l'extermination par le travail forcé dans les camps de concentration, dans les "camions à gaz", et dans les chambres à gaz des camps de la mort.

L'horreur de ce « crime de masse »[2] a conduit, après-guerre, à l'élaboration des notions juridiques de « crime contre l'humanité »[3] et de « génocide »[4], utilisé postérieurement dans d'autres contextes (génocide arménien, génocide des Tutsi, etc.). Une très grave lacune du droit international humanitaire a également été complétée avec l'adoption des Conventions de Genève de 1949, qui protègent la population civile en temps de guerre[5].

L'extermination du peuple juif durant la Seconde Guerre mondiale se distingue toutefois par son caractère industriel, bureaucratique et systématique, qui la fait rester à l'heure actuelle unique dans l'histoire de l'humanité. Paroxysme d'un antisémitisme européen à la très longue histoire, ce génocide a voulu éliminer radicalement la totalité d'une population qui ne représentait aucune menace militaire ou politique pour les bourreaux. Les femmes, les bébés ou les vieillards furent tout aussi systématiquement traqués et voués à la mort de masse que les hommes adultes. En particulier, 1 500 000 enfants furent victimes de l'anéantissement[6].

L'extermination physique des Juifs fut aussi précédée ou accompagnée de leur spoliation systématique (aryanisation) et de la destruction d'une part considérable de leur patrimoine culturel ou religieux.

Le Troisième Reich a aussi exterminé en masse les Tziganes (Porajmos), et les Slaves mais seul, le massacre des Juifs a été conduit avec acharnement jusqu'aux derniers instants du troisième Reich.

Sommaire

[] Origine du mot Shoah

Shoah est un mot hébreu qui signifie « anéantissement », « cataclysme », « catastrophe », « ruine », « désolation ». Il n?apparaît pas dans la Torah, mais trois fois dans les Prophètes (Isaïe, 10, 3 [7] et 47, 11 Sophonie 1, 15) et trois fois dans les Autres Écrits (Psaumes 35, 8 et 63, 10, Job, 30, 3). Il est désormais préféré en France à « Holocauste », connoté religieusement et signifiant « sacrifice ne laissant subsister aucune trace de la victime ». Mais les pays anglo-saxons et leurs historiens continuent d'employer de préférence le terme d'Holocauste, ainsi que l'Organisation des Nations Unies.

C'est dans le quotidien Haaretz que le mot hébreu « Shoah » a été employé pour la première fois pour désigner les crimes nazis[8].

Elie Wiesel le conteste autant qu'« holocauste » même s'il l'emploie également. Dans ses entretiens avec Michaël de Saint Cheron, en 1988, il dit lui préférer le terme hourban, qui, dans la littérature yiddish portant sur l'événement, signifie également « destruction » et se réfère à celle du Temple de Jérusalem. Par leur origine, ces trois termes soulignent la spécificité juive de l'événement[9].

La Shoah est un génocide, terme initialement formé en 1944 par le juriste Raphaël Lemkin afin de désigner l'extermination des Juifs d'Europe. Le terme français d?Holocauste est également utilisé et l?a précédé, bien que à connotation plus religieuse et d?origine sacrificielle. Il est cependant considéré comme plus générique que le terme Shoah, dans la mesure où il décrit, aussi, le meurtre systématique d?autres groupes de population dans des conditions semblables, bien que moins systématiquement organisées, à celles de l?extermination des Juifs par les nazis. L?utilisation du terme Shoah a surtout été constatée depuis les années 1990, consécutivement à la sortie du film de Claude Lanzmann (Shoah) en 1985.

Le terme « judéocide » est, aussi, employé, notamment par l'historien Arno J. Mayer dans La « Solution finale » dans l'histoire[10].

Shoah est aussi le titre d'un film documentaire de neuf heures trente réalisé en 1985 par Claude Lanzmann et portant sur la Shoah. Composé de témoignages, ce film est exempt de tout document d'archives. Il évoque les événements avec une précision verbale implacable et montre aussi l'actualité toujours vivace du danger antisémite. C'est ce film qui a imposé en français l'usage du nom Shoah après le choix du réalisateur pour le mot hébreu qu'on trouvait déjà, par exemple, dans le texte hébreu de la Déclaration d'Indépendance de l'État d'Israël de 1948. Claude Lanzmann justifie dans son film le titre de la façon suivante : « Si j?avais pu ne pas nommer ce film, je l?aurais fait. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour nommer un événement sans précédent dans l?histoire ? Je disais la chose. Ce sont des rabbins qui ont trouvé le nom de Shoah. Mais cela veut dire anéantissement, cataclysme, catastrophe naturelle. Shoah, c?est un mot hébreu que je n?entendais pas, que je ne comprends pas. C?est un mot court, infracassable. Un mot opaque que personne ne comprendra. Un acte de nomination radicale. Un nom qui est passé dans la langue, sauf aux États-Unis[11]. »

[] La Shoah comme processus

[] L'analyse de Raul Hilberg

Dans La Destruction des Juifs d'Europe, Raul Hilberg analyse la Shoah comme un processus, dont les étapes sont la définition des Juifs, leur expropriation, leur concentration, et enfin leur destruction. La première étape est codifiée par les lois dites de Nuremberg, en 1935, qui elles-mêmes venaient après une série de mesures discriminatoires prises à partir de 1933. Les Juifs sont définis par la législation nazie selon la religion de leurs ascendants et leur propre confession. Toute personne ayant trois ou quatre grands-parents juifs est considérée comme juive. Une personne ayant deux grands-parents juifs est considérée également comme juive si elle est elle-même de religion israélite, ou si elle est mariée à une personne de cette confession. Si tel n'est pas le cas, ou si la personne n'a qu'un seul grand-parent juif, elle est rangée dans une catégorie spécifique, les Mischlinge, qui fait l'objet de discriminations, mais pas aussi dures que celles subies par les Juifs et qui, en général, n'est pas concernée par la suite du processus de destruction.

L'expropriation prend la forme de très fortes incitations sur les Juifs à vendre les grandes entreprises qu'ils possèdent (aryanisation), puis, à partir de 1938, de ventes légalement forcées. Ce procédé est ensuite employé par certains satellites de l'Allemagne, comme la France de Vichy. La concentration des Juifs du Reich dans des immeubles réservés commencent à partir d'avril 1939

L'extermination est décidée dans le courant de l'année 1941. Sans doute vers la fin de l'été, Adolf Eichmann est convoqué dans le bureau de Reinhard Heydrich, qui lui dit : « Je sors de chez le Reichsführer Heinrich Himmler ; le Führer Adolf Hitler a maintenant ordonné l'extermination physique des Juifs[12]. » Pour Raul Hilberg, la Shoah est un crime de bureaucrates, qui passent d'une étape à l'autre, minutieusement, logiquement, mais sans plan préétabli. Cette analyse a été approuvée par les autres spécialistes de la Shoah, mais le moment où l'intention exterminatrice apparaît fait l'objet de débats.

[] La genèse de la décision

Dans les années 1980 surtout, la discussion a opposé intentionnalistes et fonctionnalistes. Pour les premiers, l'intention d'exterminer les Juifs d'Europe a précédé la déclaration de guerre. C'est le cas, notamment, de Léon Poliakov, de Saul Friedländer, d'Eberhard Jäckel, de Lucy S. Dawidowicz, ou de Daniel Jonah Goldhagen. Ils s'appuient sur plusieurs textes de Hitler, notamment des lettres de 1919 et 1920[13]. Dans un premier texte antisémite de 1919, Hitler développe un "antisémitisme rationnel". Dès cette époque, il explique qu'on "doit faire des Juifs des étrangers par la loi" et que le but ultime est "l'expulsion des Juifs" du corps social[14]. Le schéma des persécutions des Juifs du IIIème Reich est déjà tracé. Curieusement, l'antisémitisme rationnel s'oppose aux pogroms. A la violence populaire, il préfère la solution de la loi ce qui sera appliqué à partir de son arrivée au pouvoir[15]".

Les histoirens s'appuient aussi sur des passages de Mein Kampf[16], ou le discours du 30 janvier 1939, selon lequel une nouvelle guerre mondiale conduirait à « l'anéantissement de la race juive en Europe »[17]. En opposition à cette thèse, plusieurs historiens, en particulier Martin Broszat, Arno J. Mayer et Philippe Burrin, pensent que les nazis n'avaient pas choisi la Solution finale avant 1941. L'antisémitisme extrême des nazis est, d'après cette thèse, la condition nécessaire de la Shoah plutôt que sa cause directe. Les nazis auraient décidé d'exterminer seulement après que l'invasion de la Pologne et de l'URSS a placé des masses considérables de Juifs sous leur autorité, et après une émulation au sein de la « polycratie nazie » (Martin Broszat). Après le début de la guerre, Himmler écrit dans son journal, à la suite d'une rencontre avec Hitler le 18 décembre 1939: "Question juive! A exterminer comme des partisans." Il s'agit de ce qui se rapproche le plus, en langue codée, d'un ordre du Fuhrer pour éliminer tous les Juifs d'Europe[18]. Dans les années 1990 et 2000, d'autres historiens, tels Ian Kershaw, ont tenté de dépasser ce débat[19].

En ce qui concerne le déroulement des faits, les historiens ont pu constater que jusqu'en 1939, les persécutions nazies envers les Juifs allemands puis autrichiens visent à les mettre au ban de la société, les spolier de leurs biens et enfin de les obliger à émigrer. En 1940, Les Allemands prévoient même une émigration massive et forcée des Juifs vers Madagascar qui deviendrait "une réseve juive"[20]. La continuation du conflit avec le Royaume-Uni empêche cette solution à la question juive d'aboutir. Parallèlement, on remarque qu'en Galicie, les responsables locaux de la Sipo (police de sureté) organisent des massacres de femmes et d'enfants juifs sans en avoir reçu l'ordre explicite de Berlin. C'est une première en Pologne occupée (mais pas en URSS). A ce moment en Pologne, des centaines de milliers de Juifs des territoires polonais annexés par le Reich en 1939, ont été déportés dans le gouvernement général et entassés dans des ghettos. Hans Frank s'oppose à l'installation durable de ces populations juives et cherche à s'en débarrasser. Il souhaite les déporter en Sibérie mais Alfred Rosenberg, le ministre chargé des Territoires occupés en URSS refuse catégoriquement. Il faut dire qu'au même moment Heydrich assassinait méthodiquement les Juifs soviétiques. Lors de la série de réunion qu'Hans Franck tient en octobre 1941 pour trouver des solutions à la "question juive" sur son gouvernement général, certains collaborateurs lui suggèrent de laisser les Juifs mourir de faim dans les ghettos. Au même moment Himmler autorise le SS Odilo Globocnik à experimenter l'exécution par gazage. Ce mode d'assassinat est expérimenté dans le camp de Belzec en décembre 1941[21].

[] Le débat sur les responsabilités

Pendant longtemps les historiens occidentaux ont attribué la responsabilité des crimes nazis au petit groupe des dirigeants du Reich. Dans les années 1950, seule l'historiographie marxiste posait la question de la responsabilité du peuple allemand dans la mise en ?uvre de la violence nazie. Elle pointait du doigt le rôle de l'aristocratie de la bourgeoisie et de l'appareil industriel, mais n'étendait pas les responsabilités au-delà de ce cercle. A partir des années 1960, l'école historique « fonctionnaliste », majoritairement allemande, montre que les questions soulevées par l'origine de la Shoah sont très complexes. Un autre courant historiographique, nommé intentionnaliste, leur reprochera de diluer ce faisant les responsabilités dans l'organisation et la mise en oeuvre de la Shoah[22]. Selon les fonctionnalistes, donc, le génocide est le résultat d'un processus décisionnel et organisationnel étalé dans le temps, entre l'été 1941 et l'automne 1942, dans lequel Hitler s'est contenté de donner de vagues directives[23]. Leurs travaux montrent qu'un grand nombre d'acteurs ont pris part à la Shoah, et ils ont renouvelé la recherche en suscitant de nouvelles études. Ian Kershaw explique dans son livre, Hitler, que le Führer a toujours été au centre des décisions, même s'il ne donnait pas tous les ordres lui-même. Göte Aly décrit la marche au génocide des années 1939-1941. Ils montrent que non seulement les SS, mais aussi les Gauleiter ou encore les experts de Berlin, ont joué un rôle dans le déplacement et le massacre des populations juives. D'autres historiens pointent les initiatives locales comme celles qui furent prises en Pologne en 1941. Elles permettent de mieux comprendre l'importance de « l'expérimentation » des méthodes d'assassinat sur le terrain. Par contre, elles ont le défaut de faire croire que les hauts dirigeants du IIIe Reich comme Himmler, Heydrich et Hitler n'auraient pas été indispensables au processus du génocide.
Des enquêtes d'historiens européens ou américains ont d'autre part montré les nombreuses complicités existant dans la société allemande pour la mise en ?uvre de la Shoah. Christopher Browning et Daniel Jonah Goldhagen ont par exemple analysé le comportement de bataillons de police composés « d'hommes ordinaires » envoyés en Pologne et qui se comportèrent en bourreaux consciencieux, et parfois même zélés, lors des massacres et des déportations. Daniel J. Goldhagen en conclut que les Allemands étaient les « bourreaux volontaires d'Hitler[24] (titre de son ouvrage[25]). » Cette thèse est critiquée par d'autres historiens, en particulier pour son manque de nuance car elle présente le défaut de mettre sur le même plan « l'antisémitisme ordinaire » et les manipulations qu'en font les « antisémites radicaux ».

Cependant, il ne faut pas oublier qu'Hitler est maître d'un bout à l'autre du processus. Il suggère plus qu'il ne dicte mais cela fait parti de ses méthodes. Saul Friedländer insiste sur ce point. Il raconte que quand l'Allemagne envahit l'URSS, Goebbels et Heydrich se demandent si les juifs russes doivent porter l'étoile jaune. Ils vont voir Göring : « Trop important, allons en parler à Hitler. » Il reçoit tous les chiffres sur le nombre de juifs assassinés. Après Stalingrad, il insiste auprès de Goebbels pour revenir à la centralité de la question juive[26]. De plus l'intention de tuer est présente dès le début de la guerre. Même les projets de déportation dans la région de Lublin, à Madagascar ou en Sibérie auraient eu comme conséquences la mort de millions de Juifs. Enfin la mise en oeuvre de la shoah se caractérise par des échanges nombreux entre Berlin et les responsables locaux. La somme des initiatives locales n'aurait pas abouti à la shoah sans coordination au sommet d'hommes comme Göring, Himmler, Heydrich et bien sûr Hitler[27].

Les débats portent aussi sur le rôle des Allemands ordinaires. Au fur et à mesure que l'on se rapproche du front, l'implication de la société n'est pas contestable. La Wehrmacht et la police des zones d'occupation ont participé à la shoah. Sans l'aide de l'armée, les 3000 hommes de Einsatzgruppen n'auraient pas pu massacrer un million d'hommes. Raul Hilberg rapporte même que de nombreux soldats venaient regarder les exécutions en voyeurs et y ont même participé[28].
Beaucoup d'Allemands avaient plus ou moins conscience des atrocités que subissaient les Juifs. Les soldats du front Est rapportaient des récits des massacres des Einsatzgruppen lors de leurs permissions dans le Reich. Dans la dernière partie de la guerre, des rumeurs sur le gazage des Juifs circulaient. L'attitude générale a été le repli sur soi et la volonté de ne pas savoir sur ce qui se cachait derrière les rumeurs[29].

[] L'extermination des Juifs d'Europe orientale

[] Les ghettos

La construction du mur du Ghetto de Varsovie
La construction du mur du Ghetto de Varsovie

Après l'invasion allemande de la Pologne, les Juifs de ce pays sont contraints de vivre dans des quartiers clos, les ghettos. Les conditions de vie y sont nettement dures pour trois raisons. D?abord, les responsables de la concentration des Juifs en Pologne sont, souvent, des membres de la NSDAP, et non, comme en Allemagne, des fonctionnaires sans affiliation partisane. Ensuite, les Juifs polonais représentent ce qu?il y a de plus méprisable dans la mythologie nazie, et sont les plus persécutés dès avant la guerre. Enfin, les Juifs étaient beaucoup plus nombreux numériquement et proportionnellement, en Pologne (3,3 millions, dont deux millions dans la zone allemande, sur 33 millions d?habitants dans tout le pays) qu?en Allemagne[30]. Les Juifs de l?Ancien Reich (frontières de 1937) sont également déportés vers les ghettos de Pologne, à partir de 1940.

Les premiers ghettos sont édifiés dans la partie de la Pologne « incorporée » au Reich, pendant l?hiver 1939-1940, puis dans le Gouvernement général, partie de la Pologne administrée par Hans Frank. Le plus ancien est le Ghetto de ?ód?, le plus grand, celui de Varsovie. La ghettoïsation est achevée pour l?essentiel au cours de l?année 1941, et complètement terminée en 1942[31].

À l?intérieur même du ghetto, les mouvements des Juifs sont limités : ils doivent rester chez eux de sept heures du soir à sept heures du matin. La surveillance extérieure est assurée par la Police régulière et la surveillance intérieure par la Police de sûreté (Gestapo et Kripo), elle-même renforcée par la Police régulière, à la demande de cette dernière[32].

Dès le 26 octobre 1939, le principe du travail forcé pour les Juifs de Pologne est adopté[33]. Les Juifs sont décimés par la malnutrition, les épidémies ? notamment de typhus, de tuberculose, de grippe ?, et la fatigue consécutive au travail que leur imposent les autorités allemandes. Par exemple, le ghetto de Lodz, qui compte 200 000 habitants à l?origine, compte plus de 45 000 morts jusqu?en août 1944[34]. Au cours de l'année 1943, sur l'ordre d'Himmler, les ghettos sont progressivement réorganisés en camps de concentration. Ce ne sont plus les administrations civiles qui s'en occupent mais les SS. En Ostland, les tueries continuent jusqu'à la disparition quasi-totale de Juifs. À partir de décembre 1941, les survivants des ghettos sont déportés vers les centres de mise à mort. Les premiers sont les Juifs du Wartheland, envoyés à Che?mno. En mars 1942, ceux de Lublin sont envoyés à Belzec. À partir de juillet, le ghetto de Varsovie commence à être vidé[35].

[] Les unités mobiles de tuerie; la première vague de massacres

Icône de détail Article détaillé : Einsatzgruppen.

Le 13 mars 1941, pendant les préparatifs de l'invasion de l'URSS, le feld-maréchal Keitel rédige une série d'« ordre pour les zones spéciales » :

« Dans la zone des opérations armées, au Reichsführer SS Himmler seront confiées, au nom du Führer, les tâches spéciales en vue de préparer le passage à l?administration politique ? tâche qu'impose la lutte finale qui devra se livrer entre deux systèmes politiques opposés. Dans le cadre de ces tâches, le Reichsführer SS agira en toute indépendance et sous sa propre responsabilité[36]. »

En termes clairs, il est décidé que des unités mobiles du RSHA, les Einsatzgruppen, seraient chargées d'exterminer les Juifs ? ainsi que les Tziganes, les cadres communistes, voire les handicapés et les homosexuels. Ce passage aurait été dicté par Adolf Hitler en personne[37].

Pendant les premières semaines, les membres des Einsatzgruppen, inexpérimentés en matière d'extermination, ne tuent que les hommes juifs. À partir d'août, les autorités centrales clarifient leurs intentions, et les Juifs sont assassinés par familles entières. Les Einsatzgruppen se déplacent par petits groupes, les Einsatzkommandos, pour massacrer leurs victimes. Ils se placent le plus près possible des lignes de front, quitte à revenir vers l'arrière après avoir massacré leurs premières victimes. C'est le cas, par exemple, de l?Einsatzgruppe A, qui s?approche de Leningrad avec les autres troupes, puis se replie vers les pays baltes et la Biélorussie, détruisant, entre autres, les communautés juives de Liepaja, Riga, Kaunas (en treize opérations successives) et Vilnius (en quatorze attaques)[38]. Dans les premiers mois de l'invasion de l'URSS, les unités mobiles annoncent près de 100 000 tués par mois.
Les SS sont assistés par une partie de la Wehrmacht. Dans bien des cas, les soldats raflent eux-mêmes les Juifs pour que les Einsatzkommados les fusillent, participent eux-mêmes aux massacres, fusillent, sous prétexte de représailles, des Juifs. Ainsi, à Minsk, plusieurs milliers de « Juifs, criminels, fonctionnaires soviétiques et asiatiques » sont rassemblés dans un camp d?internement, puis assassinés par des membres de l'Einsatzgruppe B et de la Police secrète de campagne[39]. Leur action est complétée par des unités formées par les chefs de la SS et de la Police, ou plus rarement par la seule Gestapo. C?est le cas, notamment, à Memel (plusieurs milliers de victimes), Minsk (2 278 victimes), Dniepropetrovsk (15 000 victimes) et Riga[40]. Des troupes roumaines participent également aux fusillades (voir ci-dessous).

Les procédures de massacres sont standardisées pour être rapides et efficaces. Les Einsatzgruppen choisissent généralement un lieu en dehors de la ville. Ils approfondissent un fossé anti-char ou creusent une nouvelle fosse. A partir d'un point de rassemblement, ils amènent les victimes jusqu'au fossé par petits groupes en commençant par les hommes. Les prisonniers remettent alors tout ce qu'ils ont comme objet de valeur au chef des tueurs. Par beau temps, ils doivent donner leurs vêtement et même parfois leur linge de corps.
Certains Einsatzgruppen alignent les condamnés face aux fossés puis les mitraillent laissant leurs corps inertes tomber dans la tombe collective[41]. D'autres tirent une balle dans la nuque de chaque condamné. Blobel et Ohlendorf, commandants d'Einsaztgruppen refusent ces méthodes jugées trop stressantes pour les SS et préfèrent les tirs à distance. Ils utilisent ce qui a été appelé le "système des sardines", Ölsardinenmanier, ,: Une première rangée de victimes doit s'allonger au fond du fossé. Elle est fusillée du haut du fossé par des tirs croisés. Les suivants se couchent à leur tour sur les cadavres de la première rangée et la fusillade recommence. A la cinquième ou sixième couche, la tombe est recouverte de terre[42]. Les Einsaztgruppen veulent que leurs actions soient la plus discrète possible et s'efforcent d'agir à l'écart des populations civiles et de la Wehrmacht[43].

Les Einsatzgruppen s?efforcent de susciter des pogroms locaux, à la fois pour diminuer leur charge de travail et pour impliquer une part maximale de la population locale dans l?anéantissement des Juifs. Les bureaucrates du RSHA et les commandants de l?armée ne souhaitent pas que de telles méthodes soient employées, les uns parce que ces formes de tueries leur paraissent primitives et donc d?une efficacité médiocre par rapport à l?extermination soigneuse des Einsatzgruppen ; les autres parce que ces pogroms font mauvais effet. Les pogroms ont donc lieu, principalement, dans des territoires où le commandement militaire était encore mal assuré de son autorité : en Galicie et dans les pays baltes, tout particulièrement en Lituanie. En quelques jours, des Lituaniens massacrent 3 800 Juifs à Kaunas. Les Einsatzgruppen trouvent une aide plus importante et plus durable en formant des bataillons auxiliaires dans la population locale, dès le début de l?été 1941. Ils ont été créés, pour la plupart, dans les pays baltes et en Ukraine. L?Einsatzkommando 4a (de l?Einsatzgruppe C) décide ainsi de ne plus fusiller que les adultes, les Ukrainiens se chargeant d?assassiner les enfants. Quelquefois, la férocité des collaborateurs locaux effraie jusqu?aux cadres des Einsatzgruppen eux-mêmes. C?est le cas, en particulier, des membres de l?Einsatzkommando 6 (de l?Einsatzgruppe C), « littéralement épouvantés par la soif de sang » » que manifeste un groupe d?« Allemands ethniques » ukrainiens[44].

Le recrutement en Ukraine, Lituanie et Lettonie est d?autant plus facile qu?un fort antisémitisme y sévissait avant la guerre ? à la différence de l?Estonie, où la haine des Juifs était presque inexistante[45].

Lorsque les tueurs estiment que l?extermination prendra du temps, ils créent des ghettos pour y parquer les survivants, en attendant leur élimination. Mais dans plusieurs cas, cette création n?est pas nécessaire, notamment à Kiev : trente-trois mille Juifs sont assassinés en quelques jours, près de Babi Yar[46].

De passage à Minsk, le 15 août 1941, Himmler assiste à une opération mobile de tuerie. Ébranlé par le massacre mais pénétré de l'importance supérieure de ses actes, il demande à ses subordonnés de chercher un moyen moins traumatisant pour les SS de remplir leur mission[47]. C'est ainsi que les premiers camions à gaz sont testés. À partir de décembre 1941, deux à trois camions à gaz sont envoyés dans chaque Einsatzgruppe. Le procédé est toujours le même. Les camions sont garés à l'écart. Des groupes de 70 juifs en linge de corps s'entassent à l'intérieur. Les gaz d'échappement sont déversés à l'intérieur faisant suffoquer les victimes. Les camions roulent ensuite jusqu'au fossé où les corps inanimés sont jetés[48]. Mais la pluie met à mal l'étanchéité des camions. Les hommes souffrent de maux de tête en déchargeant les camions, car tous les gaz d'échappement ne se sont pas dispersés. La vision des visages défigurés des asphyxiés stresse les SS[49].

Selon le tribunal de Nuremberg, environ deux millions de Juifs ont été assassinés par les unités mobiles de tuerie ? une estimation reprise à son compte par Lucy S. Dawidowicz[50]. Raul Hilberg compte de son côté 1,4 million de victimes, et Léon Poliakov 1,5 million, mais cette fois pour la seule URSS[51].

[] La deuxième vague

La première vague de massacres s'arrête pour l'essentiel à la fin de l'année 1941, sauf en Crimée où elle se prolonge jusqu'à l'été 1942. Une deuxième vague de tuerie s'amorce dès la fin de l'année 1941 dans les régions de la Baltique et se diffuse tout au long de l'année 1942 dans tous les territoires occupés[52]. Les Einsatzgruppen jouent un rôle moins important. Ils sont placés sous le commandement des chefs suprêmes des SS et de la police. Les effectifs de la police régulière s'accroissent beaucoup pour prendre part à la deuxième vague de massacres. À la fin de l'année 1942, 5 régiments de la police régulières servent sur le front, 4 sont stationnés à l'arrière, renforcés par 6 bataillons supplémentaires qui obéissent tous aux dirigeants SS et de la police[53]. Les villes importantes et les zones rurales des régions occupées fournissent elles aussi des éléments. Ces éléments recrutés sur place sont essentiellement composés de Baltes, Biélorusses et Ukrainiens. Ils forment la Schutzmannschaft (Schuma en abrégé). Son effectif passe de 33 270 hommes au milieu de l'année 1942 à 47 974 à la fin de l'année[54]. Les SS reçoivent aussi l'appui de la gendarmerie militaire et de la police secrète militaire[55].

Dans l'Ostland, il reste au début de l'année 1942, environ 100 000 Juifs. Environ 68 000 vivent dans les grands ghettos, le reste a trouvé refuge dans les forêts, certains comme partisans. En janvier 1942, les SS et la police du Nord commencent à ratisser la région méthodiquement, zone par zone, tuant les Juifs des petits ghettos et exécutants ceux des forêts. Seulement quelques milliers parviennent à en réchapper[56]. En même temps, se prépare la destruction des grands ghettos de l'Ostland. La méthode est souvent la même. La veille de la tuerie, un détachement juif creuse des grandes tombes. Dans la nuit ou à l'aube, les forces allemandes pénètrent dans le ghetto et rassemblent les Juifs. Ceux qui tentent de se cacher sont exécutés parfois à la grenade. Ceux qui se sont groupés sont amenés par camions jusqu'aux fosses communes où ils sont exécutés par balle. Fin 1942, il n'y pas plus de Juifs en Ukraine.

Malgré toutes précautions d'Himmler pour garder les tueries secrètes, des photos prises par des soldats alliés, hongrois ou slovaques circulent. Himmler craint aussi que les Soviétiques ne découvrent un jour les charniers, si l'armée allemande recule. Il ordonne à Paul Blobel d'effacer les traces des exécutions des Einsatzgruppen. Le commando "1005" reçoit la mission de rouvrir les tombes et de brûler les cadavres. Mais ce travail est imparfaitement accompli pour de nombreuses raisons[57].

[] Les camps de concentration et d'extermination nazi

[] Le comportement des Juifs pendant la Shoah

Raul Hilberg et Hannah Arendt ont voulu éclairer la responsabilité des victimes elles-mêmes, qui par leur attitude passive et soumise, ont facilité la tâche des bourreaux[58]. Etudiant le comportement des Juifs lors de l'invasion allemande de l'URSS en 1941, Raul Hilberg note que les Juifs ne sont pas préparés à se battre contre les Allemands, ni même à fuir. Les autorités soviétiques ont évacués toutes les personnes des zones menacées nécessaires à l'économie du pays. Beaucoup de Juifs figurent parmi elles. Par contre, les moins formés, les plus fragiles, les vieillards, les femmes, les enfants, doivent se débrouiller par eux-mêmes[59].
Or ces Juifs n'ont pas été informés de ce qui se passait pour les Juifs dans l'Europe occupée. Ils ne savent donc pas quels dangers les menacent[60]. Les Einsatzgruppen ont tôt fait de repérer les faiblesses de leurs proies. Ils ne se gênent pas pour utiliser les Juifs afin de mener à bien leurs traques. A Vinnitsa, le chef de Einsatzgruppe utilise le rabbin de la communauté. Il lui demande de réunir les Juifs de la ville à des fins d'enregistrement. Après la réunion de tous les Juifs, il les fait fusiller[61]. Ailleurs des affiches sont collées pour rassembler les Juifs à des fins de "réinstallation". Beaucoup de Juifs qui s'étaient enfuis dans les campagnes avant l'arrivée des nazis, sont obligés de revenir chez eux parce qu'ils ne trouvent aucune aide et aucun refuge. Là, ils sont pris et tués[62]. Raul Hilberg souligne aussi que dans les actions de l'Einsatzgruppe, il y a en général, entre 10 et 50 victimes pour un tueur. Mais ces tueurs sont bien armés et décidés. Les Juifs ne peuvent pas exploiter leur supériorité numérique[63]. Les Juifs désorientés, sont habitués à obéir. Les exécutions menées par les Einsaztgruppen ne coûtent pas une vie aux Allemands[64].

Cependant, dans les ghettos, la résitance finit par s'organiser: à Riga, à Kaunas, et même à Vilnius.

[] Trois cas particuliers

[] La Serbie

Soumise à l'autorité militaire allemande, la Serbie connaît la Shoah selon des modalités particulières. Les différents responsables allemands (SS, Wehrmacht) de ce territoire mettent un zèle tout particulier à éliminer physiquement les Juifs ? et les Tziganes ? présents sur le territoire qu'ils administrent. La définition et la concentration des Juifs s'effectuent en quelques mois. Le général Franz Böhme fait exécuter par fusillade l'ensemble des Juifs et des Tziganes de sexe masculin, entre l'automne 1941 et le printemps 1942, reproduisant les ordres donnés aux Einsatzgruppen. Les femmes et les enfants sont raflés et internés dans des camps en novembre et décembre 1941. Ils sont tous assassinés par gazage au monoxyde de carbone entre janvier et mai 1942.

En août 1942, le chef d?état-major administratif en Serbie écrit une note pour son nouveau supérieur, mentionnant en particulier ceci :

« Serbie, seul pays où question juive et question tzigane résolues. » (Serbien einziges Land in dem Judenfrage und Zigeunerfrage gelöst.)

Les seize mille Juifs de Serbie ont été anéantis jusqu?au dernier.

Si la rapidité et la relative originalité de la destruction des Juifs de Serbie sont dues à l'initiative des officiers locaux, les dirigeants nazis n'ont en rien entravé leur action, bien au contraire : l'idée de fusiller des hommes juifs est suggérée en premier par Adolf Eichmann, et le camion de gazage est fourni par les autorités de Berlin[65].

[] La Croatie

Icône de détail Articles détaillés : Oustachis et État indépendant de Croatie.

Après l'invasion de la Yougoslavie par l'Allemagne, Hitler autorise la création de l'État indépendant de Croatie, satellite de l'Allemagne, dirigé par l'organisation fasciste des Oustachis. L'extermination des Juifs, des Serbes et des Tziganes est assurée principalement par les autorités croates, dans des camps de concentration tels que Jasenovac, et ce jusqu'en 1942. Les nazis obtiennent alors l'autorisation du gouvernement croate de déporter les survivants vers les camps d'extermination.

[] La Roumanie

Membre de l'Axe, la Roumanie du dictateur Antonescu est responsable de la mort d'environ 200 000 Juifs, ce qui fait des collaborateurs roumains les plus importants participants de la Shoah après les nazis et devant les Oustachis croates. La Roumanie abritait avant-guerre la troisième communauté juive d'Europe, selon le recensement de décembre 1930. Une tradition antisémite y était solidement établie : la Roumanie fut le dernier pays à émanciper ses Juifs, en 1919. Peu avant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement entreprend une politique antisémite, excluant les Juifs des chemins de fer, imposant des quotas dans la main-d'?uvre industrielle et révoquant une partie des fonctionnaires de confession israélite[66]. Le 8 août 1940, la persécution prend une dimension raciste : les Juifs convertis au christianisme sont considérés comme juifs au même titre que les personnes de religion juive. Toutefois, les Juifs qui possédaient la nationalité roumaine au 30 décembre 1918, leurs descendants, les Juifs qui avaient combattu pendant la Première Guerre mondiale (soit environ dix mille personnes) étaient exemptés de certaines discriminations[67].

En février 1941, les fascistes de la Garde de Fer perpètrent un pogrom sanglant à Bucarest. 118 morts sont identifiés. Les cadavres sont atrocement mutilés[68]. Après l'invasion de l'URSS, l'armée roumaine, alliée de la Wehrmacht, participe activement au massacre massif des Juifs. Le 25 juin 1941, l'armée roumaine assassine 7 000 Israélites à Iassy. Six jours après l'entrée des troupes roumaines à Odessa, un attentat tue le général Glogojanu, commandant d'Odessa et 40 autres militaires[69]. Le soir même, le gouvernement roumain ordonne des représailles implacables. Aussitôt, le nouveau commandant d'Odessa, le général Trestioreanu annonce qu'il va prendre des mesures pour pendre les Juifs et les communistes sur les places publiques. Durant la nuit 5000 personnes sont exécutées. Le 23 octobre, 19 000 Juifs sont exécutés et leurs cadavres arrosés d'essence et brûlés[70]. Des milliers d'autres sont emprisonnés comme otages. Le 24 octobre, les Juifs emprisonnés sont transportés en-dehors de la ville et fusillés devant des fossés anti-chars par groupes de 40 ou 50. L'opération se révélant trop lente, les 5000 juifs restants sont enfermés dans trois entrepots, mitraillés puis les entrepots sont incendiés. 40 000 Juifs sont ainsi tués ce jour-là[71]. Le 24 au soir,le maréchal Antonescu demande que les otages qui ne sont pas encore morts connaissent les mêmes souffrances que les Roumains morts dans l'explosion. Les victimes sont aménées dans un entrepot, fusillées. L'entrepot est dynamité le 25 octobre, jour de l'enterrement des Roumains victimes de l'attentat du 22 octobre[72]. Le premier novembre, la ville ne compte plus que 33 885 juifs, essentiellement des femmes et des enfants qui vivent terrorisés dans le ghetto[73]. Les Juifs d'Odessa et de sa région sont ensuite déportés vers la Roumanie à Bogdanovca, Domanevka et Acmecetca. Ils sont logés dans des conditions déplorables, entassés dans des ruines, des étables ou des porcheries. Ils souffrent de nombreuses maladies avant d'être massacrés à partir du mois de décembre[74].

Cas particulier dans l'Europe du génocide, c'est un territoire entier, la Transnistrie, qui est transformé en territoire d?extermination. 217 757 Juifs y meurent, dont 130 000 de nationalité soviétique et 87 757 Roumains. 139 957 des victimes ont été tuées par des Roumains[75].

En revanche, les Juifs vivant dans les frontières de 1940 n'ont été ni fusillés ni déportés. Le gouvernement roumain pense initialement les déporter, mais y renonce ensuite brusquement[76].

[] Bilans chiffrés des victimes

Les estimations du nombre de Juifs tués lors de l'Holocauste varient pour les spécialistes entre 5,1 millions (l'historien Raul Hilberg) et 6 millions (l'économiste et statisticien Jacob Lestchinsky). On parle de 6 millions de victimes en référence au chiffre cité dès le procès de Nuremberg, justifié dans Le Bréviaire de la Haine de Léon Poliakov[77] et repris au procès d'Adolf Eichmann. Le Yad Vashem a pu retrouver le nom d'un peu plus de 4 millions d'entre elles[78], selon ses propres estimations.

À la fin de son ouvrage La destruction des Juifs d'Europe, Raul Hilberg tente de chiffrer globalement les victimes. Il répartit les chiffres en trois catégories[79] :

  1. Morts consécutives aux privations, en particulier, la faim et la maladie dans les ghettos.
  2. Morts par fusillades.
  3. Morts consécutives aux déportations vers les camps d'extermination.

Les estimations proviennent de rapports émanant notamment des services allemands, des autorités satellites et des conseils juifs. Ils ont ensuite été affinés grâce aux comparaisons entre les statistiques d'avant-guerre et celles d'après-guerre. Hilberg s'efforce de faire des corrections pour ne prendre en compte que les Juifs victimes de la Shoah et écarter ceux dont la mort peut être imputée à la guerre. Cette dissociation est souvent délicate. Ainsi, lorsque l'Allemagne envahit l'URSS, un million et demi de Juifs quittent leur domicile, au même titre qu'un nombre plus important de non-juifs parmi lesquels la mortalité est supérieure à la normale. Un autre problème dans l'estimation du nombre de victimes tient au fait que 70 % des victimes proviennent de la Pologne et de l'URSS et que les frontières de ces deux pays ne cessent d'évoluer tout au long de la guerre si bien que les statistiques de la bureaucratie nazie se réfèrent souvent à des territoires dont les frontières sont mouvantes [80].

En résumé, l'ampleur du génocide lui-même, les circonstances de la persécution et de la guerre, l'ambiguïté même de la qualité de Juif rendent impossible de chiffrer précisément le nombre de victimes, encore moins de les catégoriser : Hilberg donne finalement l'estimation de 5,1 millions de victimes juives.

[] Les victimes par pays

D?après Raul Hilberg dans Selon les frontières d?avant guerre[81]. Les quelques pourcentages indiqués sont tirés du site du CCLJ[82] :

Total : 5 100 000

Le tableau se réfère aux frontières de 1937. Les Juifs convertis au christianisme sont compris dans ces chiffres et les réfugiés sont comptés dans les pays à partir desquels ils ont été déportés.

Selon Jacob Robinson[83] :

Total : 5 820 960

[] Les victimes par année

D'après Hilberg[81]

Total : 5 100 000

[] Nombre de victimes selon la cause du décès

D'après Hilberg [84]

  • Constitution de ghettos et privations : plus de 800 000
    • Ghettos de l'Europe de l?Est sous occupation allemande : plus de 600 000
    • Theresienstadt et privations à l'extérieur des Ghettos : 100 000
    • Colonies de Transnistrie (Juifs roumains et soviétiques) : 100 000
  • Fusillades à ciel ouvert : 1 400 000
  • Camps : 2 900 000
    • Camps d'extermination créés par l'Allemagne
      • Auschwitz : jusqu'à 1 000 000
      • Treblinka : jusqu'à 800 000
      • Belzec : 434 508
      • Sobibor : plus de 150 000
      • Che?mno (Kulmhof) : 150 000
      • Majdanek (Lublin) : 50 000
      • Camps responsables de quelques dizaines de milliers de victimes ou moins : 150 000
    • Camps créés par la Roumanie : 100 000
    • Camps créés par la Croatie et autres : moins de 50 000

Total : 5 100 000, dont 2 700 000 dans les chambres à gaz.

[] Les victimes françaises

Selon des chiffres établis par l'association des Fils et Filles des déportés juifs de France présidée par Serge Klarsfeld et publiés en 1985

  • 75 721 Juifs, dont près de 11 000 enfants, ont été déportés de France de mars 1942 à août 1944, la plupart vers le camp d'Auschwitz.
  • 74 convois au total sont partis en direction des camps de concentration ou d'extermination, le premier de Compiègne le 27 mars 1942 et le dernier de Clermont-Ferrand le 18 août 1944.
  • Près de 90 % de ces 76 000 Juifs de France ont été déportés vers Auschwitz. Les 43 convois déportés en 1942, l'ont été en direction d'Auschwitz-Birkenau. En 1943, sur 17 convois de déportés, 13 étaient à destination d'Auschwitz et 4 de Sobibor. En 1944, les 14 convois étaient aussi à destination d'Auschwitz, sauf un parti pour Kaunas et Reval[85].
  • 2 566 survivants étaient comptabilisés à la Libération en 1945, soit environ 3 % des déportés.
  • Avec les 3 000 morts dans les camps d'internement avant la déportation et le millier d'exécutions de Juifs, le bilan de la « solution finale » en France a atteint 80 000 victimes.
  • Les nationalités les plus touchées parmi les Juifs déportés de France ont été les Polonais (environ 26 000), les Français (24 000 dont plus de 7 000 sont des enfants nés en France de parents étrangers), les Allemands (7 000), les Russes (4 500), les Roumains (3 300), les Autrichiens (2 500), les Grecs (1 500), les Turcs (1 300), les Hongrois (1 200).
  • Au moins 85 % des juifs déportés de France ont été arrêtés par les forces de police françaises.

[] Conséquences de la Shoah

La Shoah marque un tournant historique car elle est l'occasion d'une prise de conscience internationale amenant plusieurs faits majeurs :

[] Condamnation de la négation de la Shoah par l'ONU

Le 23 janvier 2007, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies a adopté la résolution 61/L.53 condamnant la négation de l'Holocauste en ces termes :

L?Assemblée générale, [?]
Notant que le 27 janvier a été désigné par l?Organisation des Nations Unies Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l?Holocauste,
1. Condamne sans réserve tout déni de l?Holocauste ;
2. Engage vivement tous les États Membres à rejeter sans réserve tout déni de l?Holocauste en tant qu?événement historique, que ce déni soit total ou partiel, ou toute activité menée en ce sens[86].

[] Archives de la Shoah

Les archives de la Shoah sont conservées dans plusieurs établissements, notamment[87] :

  • En Allemagne, à Bad Arolsen, Potsdam, Coblence et (depuis 1996) Berlin. Ces centres ont récupéré la plupart des documents conservés, jusqu?à la fin des années 1960, les Archives nationales des États-Unis.
  • Au Centre de conservation des documents historiques de Moscou.
  • Au Yiddish Institute for Jewish Research (YIVO) et au Leo Abeck Institut, tous deux établis à New York.
  • Dans les archives de la police israélienne (documents produits pour le procès d?Adolf Eichmann) et à l?Institut de Yad Vashem (documents écrits et témoignages oraux de survivants).
  • Au Centre de documentation juive contemporaine, de Paris (documents nazis et juifs).

Les débats tenus lors du procès de Nuremberg, ainsi que les documents utilisés à cette occasion, ont été intégralement reproduits dans Procès des grands criminels de guerre devant le Tribunal militaire international : Nuremberg, 14 novembre 1945-1er octobre 1946, ouvrage en vingt-cinq volumes publié à Nuremberg de 1947 à 1949 et réimprimé en 1993.

[] Évocation de la Shoah dans les arts

L'ampleur de l'atrocité révélée au monde à la libération des camps et durant le procès de Nuremberg marque profondément les esprits comme l'un des événements les plus honteux de l'histoire de l'humanité. Ce sentiment d'horreur s'exprimera naturellement dans la production artistique du XXe siècle, d'abord par la publication de témoignages de victimes puis par la représentation explicite ou métaphorique de la Shoah.


[] Musique

  • A Survivor from Warsaw, oratorio d'Arnold Schönberg (1947)
  • Different Trains, pièce pour quatuor à cordes et bande de Steve Reich (1988)


[] Notes

  1. ? Le chiffre de 6 millions de victimes a été présenté lors du procès de Nuremberg (Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, éd. La Découverte, 2005, p. 27). L'historien Raoul Hilberg, dans son ouvrage La Destruction des Juifs d'Europe (éd. Gallimard, collection Folio, 2006 Tome III, p. 2251), arrive au chiffre de 5,1 millions de morts après avoir dépouillé les archives du IIIe Reich .
  2. ? « Comme le crime en question est aussi énorme que complexe, qu?il supposait la participation d?un grand nombre de personnes, à différents niveaux et de différentes manières ? les auteurs des plans, les organisateurs, les exécutants, chacun selon son rang ? il n?y a pas grand intérêt à faire appel aux notions ordinaires de conseils donnés ou sollicités dans l?accomplissement du crime. Car ces crimes furent commis en masse, non seulement du point de vue du nombre des victimes, mais aussi du point de vue de ceux qui perpétrèrent le crime et, pour ce qui est du degré de responsabilité d?un de ces nombreux criminels quel qu?il soit, sa plus ou moins grande distance par rapport à celui qui tuait effectivement la victime ne veut rien dire. Au contraire, en général le degré de responsabilité augmente à mesure qu?on s?éloigne de l?homme qui manie l?instrument fatal de ses propres mains. » Jugement de la Cour israélienne au terme du procès d'Adolf Eichmann, cité par Hannah Arendt in Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 1966 ; Folio histoire traduction révisée 2002, p.431)
  3. ? voir la Convention sur l'imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, adoptée par les Nations unies en 1968Texte de la Convention.
  4. ? voir la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par des Nations unies en 1948.
  5. ? Les précédentes Conventions de Genève (de 1929), en vigueur durant la Deuxième Guerre mondiale, concernaient uniquement les combattants blessés ou malades (sur terre et sur mer) ou faits prisonniers.
  6. ? Renée Neher-Bernheim, Histoire juive de la Révolution à l'Etat d'Israël, Seuil, 1992
  7. ? Texte hébreu et traduction du Rabbinat dans Sefarim
  8. ?